As-salam alaykum. Avez-vous déjà ressenti cette frustration en lisant le Coran ? Vous apprenez un mot, par exemple Allāh. Mais quelques versets plus loin, vous le voyez écrit Allāhu, puis Allāha, et parfois Allāhi. Pour un esprit francophone habitué à des mots qui ne changent jamais de forme, cela peut sembler déroutant, voire décourageant. Pourquoi cette instabilité ?
Rassurez-vous, ce n'est pas du hasard. C'est même tout le contraire : c'est un système de précision inouï. Ce changement de voyelle à la fin du mot s'appelle l'I'rab (les déclinaisons). C'est sans doute la barrière psychologique la plus haute pour l'apprenant, mais une fois franchie, tout s'éclaire. Pour vraiment saisir cette logique, il faut accepter de plonger un instant dans la mécanique interne de la grammaire arabe, non pas pour devenir linguiste, mais pour devenir un lecteur clairvoyant.
L'I'rab : Le GPS de la phrase coranique
Imaginez une phrase comme un théâtre. Il y a des acteurs (sujets), des actions (verbes), et des décors ou accessoires (objets). En français, pour savoir qui fait quoi, on se fie à l'ordre des mots : « Paul mange la pomme ». Si j'inverse : « La pomme mange Paul », le sens devient absurde, mais la grammaire reste valide.
En arabe coranique, l'ordre des mots est beaucoup plus libre. On peut mettre le verbe à la fin, au début, ou au milieu. Mais alors, comment savoir qui mange qui ? C'est là que l'I'rab intervient. C'est le système de signalisation, le cœur même de ce que les savants nomment 'Ilm an-Nahw, la science de la syntaxe. L'I'rab, c'est la petite voyelle à la fin du mot qui vous crie : « C'est moi qui fais l'action ! » ou « C'est moi qui subis l'action ! ».
Les trois feux de signalisation essentiels
Pour simplifier à l'extrême, retenez qu'il existe trois états principaux pour un nom dans le Coran. Voyez-les comme des codes couleurs.
1. Le cas Sujet (Raf' - La Damma)
C'est le son « ou » (Damma) à la fin du mot. C'est l'état par défaut, l'état de force. Quand un mot porte une Damma (ex: Allāhu), il est généralement le sujet, l'acteur, celui qui commande. C'est le roi de la phrase. Bien sûr, pour identifier correctement ce rôle, il faut d'abord être capable de reconnaître la structure même du mot arabe, pour ne pas confondre une lettre racine avec une marque de déclinaison.
2. Le cas Objet (Nasb - La Fatha)
C'est le son « a » (Fatha). C'est l'état du détail, de l'explication, ou de l'objet qui subit l'action. Si vous lisez Allāha, cela signifie que dans cette phrase, le mot Allah est l'objet d'une action, ou le but. Comprendre cette nuance est vital lors de l'analyse des différentes structures de phrases que vous rencontrerez dans le Livre Saint.
3. Le cas Indirect (Jarr - La Kasra)
C'est le son « i » (Kasra). C'est l'état de ce qui est « tiré » ou « traîné ». On le trouve généralement quand le mot appartient à un autre (possession) ou qu'il vient juste après un petit mot de liaison. L'influence de ces petits mots est capitale : ils obligent le mot suivant à prendre la Kasra. C'est là que l'on voit l'impact direct de certaines particules de sens sur la terminaison des mots.
Pourquoi est-ce une question de spiritualité ?
Vous pourriez vous dire : « C'est de la technique, je veux juste méditer ». Mais en arabe, la technique est le gardien du sens. Une erreur d'I'rab peut inverser la relation entre le Créateur et la créature.
Dans le verset : « Innallāha barī'un mina al-mushrikīna wa rasūluhu » (Certes Allah désavoue les polythéistes, ainsi que Son messager [désavoue les polythéistes]). Si on changeait la voyelle finale de « messager » (rasūluhu) pour en faire un cas indirect (rasūlihi), cela voudrait dire qu'Allah désavoue les polythéistes... et Son messager ! (Qu'Allah nous en préserve).
L'I'rab n'est donc pas une surcharge cognitive pour vous embêter. C'est la protection divine du sens. Apprendre à repérer ces petits mouvements, c'est apprendre à respecter la place de chaque mot que Dieu a révélé.